
© Stephan Besnard
Je suis étonnée que la Fondation Cartier se mette à programmer du cirque, ce qu’elle n’avait jamais fait auparavant à ma connaissance. Mais pas n’importe quel cirque : le Petit Théâtre Baraque, que je n’avais jamais vu, mais qui fait partie de la légende du cirque : Branlo est le frère d’Igor, fondateur du Théâtre Dromesko, et avec sa compagne Nigloo, ils ont été des aventures du Cirque Aligre puis de Zingaro. Ils ont également travaillé avec le Théâtre du Radeau, puis ont décidé de suivre leur propre chemin de traverse en fondant le Petit Théâtre Baraque, un petit cirque en duo, humble et précieux, unique en son genre.
Derrière le grand bâtiment de verre de la Fondation Cartier, quelques personnes rassemblées autour d’un brasero, d’une petite toile de tente où l’on peut se servir un verre de vin rouge ou de jus d’orange. Et juste à côté, le « petit théâtre baraque » : un grand tonneau de bois, plus haut que large, dans lequel nous montons par un petit escalier branlant…
Nous nous retrouvons à une trentaine de personnes à l’intérieur, rassemblés en rond autour d’un trou noir. Comme un puits, comme l’entrée vers les entrailles du monde. Surgit alors des profondeurs le sommet d’une échelle, puis Branlo, visage peint en blanc, yeux cerclés de noir, cheveux dressés sur la tête, nez rouge, veste à carreaux. Un clown, dans la plus pure tradition, un Auguste. Il invective le public tout autour de lui, demande une femme en mariage, menace de son pistolet à eau, pleure à grandes larmes qui surgissent de son crâne. Il se saisit d’assiettes en porcelaine suspendues au plafond de leur « petit théâtre baraque »… Patatra ! Les voilà qui dégringolent dans le vide, aspirées dans les ténèbres, on les entend se briser au fond du trou. L’Auguste disparaît avec elles.
Une lueur faible au fond du sombre puits… On devine une piste ronde. Et petit à petit, sur la piste, de grands dessins en noir et blanc, représentant des formes de chevaux qui semblent issus de Guernica. Constellés de débris d’assiettes. Voilà Nigloo, le clown blanc. Un petit bout de femme dans une robe sombre, le visage blanc et le chapeau pointu. Elle balaye lentement les morceaux d’assiettes brisées, tandis que Branlo fait le mariole avec une chaise de carton en fausse perspective. Petit à petit, Nigloo empile les débris de porcelaine sur les chevaux peints, qui sont en fait de grandes toiles découpées, qu’elle saisit par les pattes, pour les évacuer lentement de la piste, sur laquelle est projetée une forme énigmatique, comme un signe tribal de la grotte de Lascaux…
Les images étranges s’enchaînent, accompagnées de musique arabo-andalouse, ou de musique de cirque. Les têtes de Branlo et Nigloo surgissent des ténèbres et semblent flotter, détachées de leur corps respectifs. Leurs têtes tournent en orbite autour d’une loupiote, comme des planètes autour d’un minuscule soleil. Ils récitent des vers étranges qui évoquent des chemins écarlates, des sourires bleu citron… Les yeux roulent dans les orbites.
À la fin, les murs du puits s’écartent autour de la piste, comme un toile de chapiteau, révélant une assemblée muette de spectateurs marionnettes assis dans des petits gradins circulaires. Nos doubles du « monde d’en bas » ?
Au centre de la piste surgit un couple de lutteurs-marionnettes. On croit d’abord qu’ils s’enlacent affectueusement, mais rapidement, ils s’envoient des coups de genoux, se font des croche-pattes, roulent au sol. Finalement, dans un dernier élan, les 2 lutteurs s’effondrent par terre et dans un grand « scratch ! » Nigloo apparaît à l’intérieur de ces corps de marionnettes. Elle reste étendue au sol, les yeux hagards, encore empêtrée dans les bras et les jambes des lutteurs. Magnifique moment suspendu. Branlo l’aide amoureusement à se défaire du costume, puis ils quittent tous deux lentement la piste.
Augustes est un spectacle qui surgit des profondeurs de la nuit du cirque, un hommage aux figures éternelles de cet art, suivant un parcours labyrinthique, drôle et inquiétant, qui nous emmène de la Préhistoire jusqu’au cubisme et à la poésie baroque. Comme un petit voyage dans un temps et un espace autre, qui me laisse rêveuse. Un moment de grâce, qui suit son propre rythme, son propre chemin, avec une personnalité unique.
Augustes du Petit Théâtre Baraque, vu à la Fondation Cartier pour l’art contemporain.