
J’entre dans la salle alors que résonnent des bruits étranges, on dirait des cornes de brume dans le lointain… Un petit rideau rose léger ornés de losanges rouges masque le plateau. A l’avant-scène, des petits objets sont posés à droite et à gauche : des cadres de bois, des boîtes, et des poupées suspendues.
La lumière descend et nous voyons apparaître la silhouette en ombre chinoise d’un personnage qui soulève de terre deux marionnettes. Celles-ci prennent vie et miment une petite saynète qui aboutit au meurtre d’une des marionnettes et le suicide de l’autre. Applaudissement nourris et enregistrés d’un public imaginaire de l’autre côté du rideau. Nous, « vrai public », sommes donc dans les coulisses.
Le marionnettiste surgit alors à travers le rideau, portant ses marionnettes à la main, Arlequin et Colombine. Moustachu et ventripotent, il salue deux ou trois fois encore de l’autre côté, puis les lumières s’éteignent, les applaudissement cessent et il range ses poupées, soufflant et visiblement fatigué.
Un noir et nous voilà dans une autre dimension : celle d’Arlequin et Colombine badinant ensemble, leurs aventures perdues dans la brume, l’amour impossible d’Arlequin pour Colombine qui lui dévore le coeur et le plonge dans les abîmes du néant.
Harlekin est la vision singulière que la compagnie russe Derevo porte sur ces personnages symboliques du théâtre et de la comedia dell’arte. Ils y jouent à la fois avec la tradition du théâtre le plus classique, tout en y insufflant une « inquiétante étrangeté » qui leur est propre. Anton Adasinsky et Elena Yarovaya incarnent avec brio deux personnages lunaires, à la fois drôles et tragiques, qui cherchent à échapper à leur destin de marionnettes pour gagner leur liberté.
Ce spectacle vient d’être créé et continue de se peaufiner de soir en soir. Peut-être que certaines images gagneraient à être raccourcies et que le timing général nécessite d’être précisé. Et à mon humble avis, la relation entre le marionnettiste et ses marionnettes demanderait à être explorée plus avant. Mais l’on sent déjà l’incontestable talent de cette troupe, qui traverse le monde depuis plus de 20 ans avec des spectacles à l’esthétique et au propos souvent très brut, d’une intensité toute russe. Quel dommage qu’ils ne jouent presque jamais en France !
Suivez tout de même leur calendrier, on ne sait jamais…
Harlekin par la compagnie Derevo
Avec : Anton Adasinsky, Elena Yarovaya, Tanya Khabarova
Vu au Divadlo Bolka Polivky de Brno et au Palác Akropolis de Prague (Rép. tchèque)
La belle et étrange bande-annonce du spectacle réalisée par Derevo :
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