
Je voulais lire du Thomas Pynchon depuis quelques années. Récemment, je me suis décidée à commencer par le commencement : son premier roman, V., publié aux Etats Unis en 1963.
Ça commence comme une balade âpre au pays des matelots saouls dans les ruelles de Virginie. Mais très vite, le livre bascule dans un labyrinthe de personnages aux quatre coins du monde, à diverses époques et dans des univers très différents. Des bas fonds de New York infestés de crocodiles au siège d’une ferme afrikaner prise dans un carnaval dément, en passant par un voyage en train à travers l’Egypte…
Je me suis perdue souvent dans ce livre, parfois j’ai carrément sauté tout un chapitre parce que la tête me tournait. De toute façon, tout recommence autrement au chapitre suivant… Mais Pynchon a indéniablement un souffle puissant, un sens violent de la démesure allié un regard très sombre sur le monde occidental moderne.
L’un des thèmes qui revient en boucle est la lente progression des forces de ce qu’il appelle « l’inanimé » sur l’humain. Chaque personnage, chaque parcours, d’une façon différente, raconte comment nous nous transformons en objets, malgré quelques dérisoires tentatives de résistance. Comme quoi tout avait déjà commencé dans les années 60… et peut-être même avant ? Pynchon pointe cette lente métamorphose à travers chaque facette de ce labyrinthe, sans jugement moral, avec pas mal d’humour (très noir) et peu d’espoir.
J’ai particulièrement aimé le rocambolesque chapitre 7, dont je vous livre ici le début :
« Au mois d’avril 1899, le jeune Evan Godolphin, tout fou de printemps et exhibant un complet trop esthète pour un garçon aussi gras, fit, à Florence, une entrée piaffante. Camouflé par une averse somptueuse qui avait crevé sur la ville à trois heures de l’après-midi, son visage, de la couleur d’un pâté de porc en croûte sortant du four, en avait aussi l’incrustabilité. Débarqué à la Stazione centrale, il brandit vers un fiacre ouvert son parapluie de soie cerise, rugit l’adresse à un porteur de chez Cook et, après un entrechat-deux quelque peu pataud et un « Et allez donc ! » destiné à personne en particulier, il monta d’un bond en voiture et fut emporté, chantant à pleine voix, le long de la Via dei Panzani. »
V. de Thomas Pynchon (editions du Seuil, traduction de l’anglais par Minnie Danzas).
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