
photo © Christian Berthelot
C’est comme ça et me faites pas chier c’est le titre de la nouvelle pièce de Rodrigo Garcia. C’est presque jouissif de le dire, ce titre, quand on commande son billet ou qu’on raconte sa sortie à des amis… Garcia a toujours eu des titres qui tuent : Vous êtes tous des fils de pute (2002), J’ai acheté une pelle Ikea pour creuser ma tombe (2002), Bleue, saignante, à point, carbonisée (2009)…
Mais bien qu’on y retrouve par moment la rage et l’envie d’emmerder le monde propre à Garcia, ce nouveau spectacle semble plus tendre que les précédents, plus lent, plus doux. Cela tient en grande partie au fait que c’est un long monologue porté par Melchior Derouet, un jeune homme très blond, gracile, presque albinos. Je mets un long moment à me rendre compte qu’il est aveugle, lorsque je le vois tâtonner pour attraper un petit jouet mécanique qui gigote sur le sol blanc…
Dans ce monologue, des milliers de pensées s’entremêlent. Il est question de la cécité justement, des cinq sens et d’en être privé, du corps, des non-rapports entre les vivants, de la Renaissance italienne… Je pense à Pynchon, que je viens de lire, dans ce foisonnement et cette mélancolie. Dans ce même constat de la « chosification » des êtres.
Autour de Melchior Drouet, il y a Nuria Lloansi, une jeune femme à la présence physique impressionnante, petite, musclée, cheveux blonds coupés au carré. Elle ne dit presque rien, elle pousse parfois des cris d’animaux, puis met en scène des petits jouets et des crabes vivants, ou contorsionne son corps dans tous les sens sur une pile de livres. Et un musicien en chemise lamée or (Daniel Calderon) qui joue de la guitare ou de la batterie.
Les moments sans parole sont proches de la performance, d’une transe libératoire, qui exorcise les peurs soulevées par le texte, par la pensée. Comme souvent chez Garcia, ces moments ont tendance à éclipser le texte, on dirait parfois qu’ils les utilisent comme un écran de fumée autant que comme des interludes dynamiques et grotesques entre deux lampées de noirceur. Mais si l’on voit au-delà et qu’on s’accroche aux mots, Garcia y révèle souvent une grande sensibilité, un humour et une mélancolie qui valent la peine d’être écoutées…
Il y a quand même des longueurs dans ce spectacle, mais je ne m’ennuie pas vraiment, je me laisse porter… J’ai eu un peu le même sentiment la semaine dernière pendant Big Bang de Philippe Quesne. Ce n’est sans doute pas le plus beau spectacle de cet auteur que je vois. C’est bancal, plein de trous. Mais c’est humain. Et il y a un univers si fort, si personnel, qu’on prend plaisir tout de même à le suivre dans ses méandres les plus indéchiffrables.
C’est comme ça et me faites pas chier de Rodrigo Garcia, vu au Théâtre de Gennevilliers, dans le cadre du Festival d’Automne 2010.