Didon et Enée, vu par la Mezzanine

Didon et Enée par le Théâtre de la Mezzanine, photo C. Raynaud de Lage
Didon et Enée / La Mezzanine / photo © C. Raynaud de Lage

Je suis allée voir il y a quelques jours Didon et Enée, l’opéra baroque d’Henry Purcell revisité par le Théâtre de la Mezzanine.

Il y avait une cohue hallucinante dans le petit hall du Théâtre Romain Rolland de Villejuif vers 20h, une foule compacte dans un bocal de verre, j’ai eu du mal à atteindre le guichet pour retirer mon billet. Mais un public sympa, mélangé, qui rient et discutent volontiers entre eux.

Le décor imaginé par Denis Chabroullet, qui affectionne depuis toujours les scénographies inventives, hors normes et inhabituelles, est superbe dans le cadre étriqué du théâtre. C’est une sorte d’usine sur pilotis qui se perd dans les cintres, dont les pieds baignent dans 10cm d’eau au sol, de la fumée, des bougies… Des personnages étranges errent à travers la scène : une femme blonde lascive, un homme avec un cor de chasse arrimé dans le dos et un visage lunaire… Les bougies flottent dans l’eau, nous sommes dans un monde un peu post apocalyptique, grave et cérémonieux…

L’orchestre arrive, 7 musiciens et un chef d’orchestre ; un à un ils grimpent à l’échelle pour aller s’installer en haut de ce décor, sur une petite plateforme. Après s’être accordé, l’opéra de Purcell commence. On est emporté dans 1 heure et demi de musique baroque qui entre en fort contraste / collision avec des images vraiment puissantes. Un monde électrique et aquatique, des lumières aux contrastes violents (rouge, vert, jaune) qui traversent des brumes et des vapeurs d’eau. Les chanteurs et les comédiens se roulent dans l’eau, ils se donnent énormément. Les voix sont superbes, surtout Didon il me semble, interprétée par Anne Rodier, jeune soprano belle comme un coeur, au timbre chaud, une grande expressivité lorsqu’elle est traversée par la puissance de l’amour. Et aussi « 2 sorcières », personnages étranges drapés de tissu rouge et couverts d’argile blanche, qui forment un très beau duo lyrique. 

Didon et Enée par le Théâtre de la Mezzanine, photo C. Raynaud de Lage
Didon et Enée / La Mezzanine / photo © C. Raynaud de Lage

On ne s’ennuie pas une seconde, tellement l’univers visuel est fort, la musique de Purcell (évidemment) superbe. On assiste à une sorte d’OVNI, ce n’est ni tout à fait de l’opéra ni tout à fait du théâtre, ni tout à fait la Mezzanine. Et pourtant les images ressemblent très fort aux mondes que Denis Chabroullet affectionne depuis toujours (mondes perdus, après le chaos, décadence)…

Peut-être que les afficionados de l’opéra vont trouver ça insultant, mais pour ma part (et le public du théâtre Romain Rolland semblait d’accord !) je trouve qu’ils réalisent un tour de force de créer quelque chose qui ne ressemble à rien d’autre. Et puis cette folie (29 personnes, ce décor énorme), cette démesure, ça me fait plaisir en ces temps si mornes et si déprimés/déprimants.

Après il y a des choses qui me plaisent moins : deux danseuses portant des perruques rouges et des culottes blanches, dont je ne comprends pas bien la présence ; Clémence Schreiber (une habituée des spectacles de la Mezzanine depuis quelques années) que je trouve toujours troublante mais que j’aimerais voir un jour dans un autre registre que celui de la femme fatale hystérique, personnage cher à Chabroullet…

Mais j’éprouve au final ce que j’ai éprouvé à chaque fois que je vois la Mezzanine : que ce n’est pas forcément parfait, mais que c’est un univers singulier, qu’il y a là quelque chose de dingue à vouloir monter de telles productions, inadaptées à tous les critères actuels dans la catégorie dans laquelle gravite la Mezzanine, et que cette folie là fait plaisir, et qu’il faut continuer à l’encourager.

Didon et Enée par le Théâtre de la Mezzanine, vu au Théâtre Romain Rolland de Villejuif.
Mise en scène et scénographie : Denis Chabroullet
Direction musicale : Jean-Marie Puissant
Musiciens : l’Ensemble Instrumental Baroque, sous la direction de Jean Marie Puissant : Hélène Dufour, Frédéric Martin, Katia Krassouskaïa, Sylvestre Vergez, Stanley Smith, Ludovic Coutineau, Leonardo Loredo // Artistes lyriques : Anne Rodier (Didon), Thill Mantero (Enée), Mayuko Karasawa (Belinda), Roselyne Bonnet des Tuves (2eme dame), Antonia Bosco (l’Enchanteresse), Shigeko Hata (1ere sorcière), Benjamin Clée (2eme sorcière) // Le choeur : Agathe Peyrat, Bertrand Bazin, Simon Parzybut, Erwan Piquet // Danseuses : Virginie Avot, Marie-Pierre Pirson // Comédiens : Laurent Marconnet, Clémence Schreiber.

Didon et Enée en tournée :
29 Janvier 2011: Ermont – Théâtre Pierre Fresnay
08 Février 2011: Colombes – l’Avant Seine
16 Février 2011: Esch sur Alzette (Luxembourg) – Théâtre d’Esch sur Alzette
05 Avril 2011: St Germain en Laye – Théâtre Alexandre Dumas
17-18 Mai 2011: Combs la Ville – La Coupole, scène nationale de Sénart
20 Mai 2011: Cergy Pontoise – L’apostrophe, Théâtre des Louvrais
03-04 Juin 2011: Guimaraes (Portugal) – Teatro Oficina
08-09 Juin 2011: Viseu (Portugal) – Teatro Viriato

4 réflexions au sujet de « Didon et Enée, vu par la Mezzanine »

  1. On peut penser ce qu’on veut du spectacle. Toujours est-il que le Théâtre de la Mezzanine vient de se faire voler tout le décor de « Didon et Enée » et le camion qui va avec !! C’est une catastrophe pour cette équipe, qui doit annuler toutes ses dates de Février, et tout reconstruire pour avril…
    Ils lancent un appel à l’aide :
    info speciale Mezzanine

  2. Bonne nouvelle, la compagnie a retrouvé son camion. Elle est en train d’inventorier le décor, pour voir ce qui est récupérable, cassé ou à réparer. Prochaine représentation : 05 Avril 2011: St Germain en Laye – Théâtre Alexandre Dumas

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